
L'aide sociale inversée des entreprises : Comment Paris a externalisé sa crise du carburant
Craignant la colère publique, le gouvernement français s'appuie sur les plafonds de prix de TotalEnergies pour masquer la réalité du marché, poussant les détaillants indépendants au bord du gouffre.

Lorsqu'un gouvernement se retrouve politiquement épuisé et financièrement entravé, il a tendance à externaliser ses fonctions essentielles au capital privé. En France, où les souvenirs des gilets jaunes de 2018 font encore frissonner les politiciens, l'administration du président Emmanuel Macron a trouvé un substitut commode pour sa politique sociale : le géant de l'énergie TotalEnergies.
Face à la flambée des prix du pétrole brut alimentée par le conflit entre les États-Unis et l'Iran, Paris a évité les réductions d'impôts ou les réformes du marché. Au lieu de cela, le Premier ministre Sébastien Lecornu a incité TotalEnergies à mettre en place un généreux plafonnement des prix de détail. L'entreprise s'est exécutée, fixant des plafonds à 1,99 € par litre pour l'E10 et 2,25 € pour le diesel. Cette intervention a coûté à l'entreprise entre 250 et 300 millions d'euros sur cinq mois. Pour un producteur intégré qui a réalisé 11,2 milliards d'euros de bénéfices au premier semestre grâce à l'extraction et au raffinage de pétrole brut, c'était un prix gérable à payer pour éviter une taxe sur les bénéfices exceptionnels.
Pourtant, cet arrangement confortable entre un cabinet anxieux et un géant industriel a fracturé le marché de détail national. Les exploitants de stations-service indépendantes et les réseaux de supermarchés — qui vendent traditionnellement du carburant avec des marges très minces pour attirer les clients — se retrouvent totalement évincés par les prix. À Paris et dans les provinces, les prix du marché avoisinaient 2,15 € par litre et dépassaient 2,50 € dans certaines régions. Les acheteurs indépendants se sont retrouvés confrontés à des coûts de gros qui dépassaient de plusieurs dizaines de centimes le prix de vente au détail de TotalEnergies.
Le résultat prévisible est une grave distorsion du marché. L'association professionnelle FF3C, représentant un millier de stations-service indépendantes, a déposé une plainte formelle auprès de l'autorité française de la concurrence à la mi-juillet. En Corse, plus d'une douzaine de stations ont fermé leurs pompes en un seul week-end pour protester contre les conditions de gros dictées par les réductions de prix encouragées par l'État. Pendant ce temps, les tensions sur l'approvisionnement s'intensifient ; la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a reconnu qu'environ une station sur dix dans le pays a récemment manqué d'au moins un type de carburant, les sites TotalEnergies étant les plus touchés par les pénuries.
Le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, n'a pas caché la nature transactionnelle de l'accord. Le plafonnement des prix reste actif tant que le Parlement s'abstient d'imposer une taxe spéciale sur les bénéfices. Si les politiciens rompent leur part du marché, le plafonnement disparaît immédiatement.
Cette suppression des prix parrainée par l'État expose la faiblesse inhérente du modèle économique français. Plutôt que de s'attaquer aux taxes sur les carburants structurellement gonflées ou d'encourager une véritable concurrence au détail, le gouvernement s'appuie sur des concessions d'entreprises extraites sous menace politique. Les retombées laissent les petits opérateurs face à la faillite tandis que les automobilistes font la queue devant des pompes vides, démontrant clairement ce qui se passe lorsque les planificateurs centraux tentent de masquer les réalités du marché.
Écrit par Thomas Nussbaumer thomas.nussbaumer@alpineweekly.com
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