La mort utilitaire : la Suisse envisage le don d'organes après un suicide assisté

Un nouveau rapport estime la pratique légalement réalisable, mais les obstacles éthiques et pratiques révèlent une société aux prises avec les limites de l'autodétermination.

The Utilitarian Death: Switzerland Considers Organs from Assisted Suicide

Le penchant suisse pour l'ordre et la planification se heurte désormais à l'une des dernières frontières indomptées de la vie : l'intersection de la mort choisie et du don d'organes. Un scénario autrefois confiné aux expériences de pensée éthiques évolue vers la réalité. Un nouveau rapport suggère qu'une personne choisissant de mettre fin à ses jours avec assistance pourrait également choisir de donner ses organes, une proposition aussi logiquement cohérente qu'elle est profondément troublante.

L'Académie Suisse des Sciences Médicales (ASSM), ainsi qu'un avis juridique, a déterminé qu'aucun obstacle juridique fondamental n'empêche une telle procédure. Le Comité Central d'Éthique va plus loin, arguant que le principe d'autonomie du patient est sans doute encore plus clairement établi dans ces cas que dans les dons d'organes conventionnels après une mort subite. Pour les partisans comme la fondation nationale du don d'organes Swisstransplant, la logique est imparable : il y a une demande de la part des patients, et le potentiel d'ajouter annuellement 50 à 60 organes vitaux au pool est un gain significatif.

Pourtant, ce calcul rationnel se heurte à des préoccupations éthiques profondes. Les critiques, y compris un groupe de médecins et d'infirmières, mettent en garde contre la pression insupportable que cela pourrait exercer sur des individus vulnérables. La possibilité même du don, affirment-ils, pourrait devenir une incitation perverse, un moyen pour une personne luttant avec son existence de trouver de la valeur dans sa mort. C'est une pensée glaçante : le don de vie pourrait-il devenir une raison de mourir ? Même le président du comité d'éthique, le psychiatre Paul Hoff, concède que les décisions de cette ampleur sont rarement exemptes d'ambivalence, imposant un fardeau immense au personnel médical pour détecter toute hésitation.

Au-delà du champ de mines éthique se trouve un marécage de problèmes logistiques et juridiques. Pour que les organes soient viables, le suicide assisté devrait avoir lieu non pas à domicile, mais au sein d'un hôpital, à quelques minutes seulement d'un bloc opératoire. Cela modifierait fondamentalement le caractère des institutions dédiées à la préservation de la vie. Les hôpitaux devraient devenir des lieux d'administration de la mort, un changement que certains cantons comme Vaud et Genève ont déjà autorisé, mais qui reste controversé.

La solution requise est un chef-d'œuvre de la réglementation suisse : une stricte séparation organisationnelle et personnelle entre l'équipe assistant le suicide et celle s'occupant du prélèvement d'organes. C'est une réponse nette et bureaucratique à un problème humain complexe. Une autre complication est le statut juridique du suicide assisté en tant que « mort non naturelle », ce qui déclenche automatiquement une enquête policière. Comment cette exigence peut être conciliée avec le calendrier médical urgent pour le recouvrement d'organes reste une question ouverte et critique.

Alors que des pays comme les Pays-Bas et la Belgique ont déjà navigué sur ce territoire, la discussion suisse est révélatrice. Le Comité Central d'Éthique anticipe que cela deviendra bientôt une réalité, peut-être dès qu'un centre de transplantation acceptera le nouveau protocole. La question pour la Suisse n'est pas seulement de savoir si cela peut être fait, mais ce que signifie concevoir un système où la décision de mourir est intimement liée au calcul utilitaire de sauver une autre vie. C'est un chemin pavé de bonnes intentions, mais sa destination est loin d'être claire.

Écrit par Thorben Thiede

thorben.thiede@alpineweekly.com