
Bruxelles tente un raccourci anglais tandis que Paris défend son prestige
Désespérée d'accélérer les accords commerciaux, la Commission européenne veut contourner les traductions officielles, déclenchant un réflexe défensif en France.

La machinerie bruxelloise a identifié un bouc émissaire commode pour la lenteur exaspérante de son intégration économique : le multilinguisme. Confrontée à des années de retard avant que les accords commerciaux ne prennent réellement effet, la Commission européenne a l'intention de contourner l'exigence de traduire les projets d'accords commerciaux dans les 24 langues officielles du bloc, en faisant circuler les projets de textes strictement en anglais pendant la phase de ratification.
La motivation derrière ce raccourci procédural est assez simple. Selon le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič, la traduction d'accords juridiques complexes et la réalisation des ajustements juridiques nécessaires ajoutent deux ans et demi au processus après la conclusion des négociations. Lors d'une réunion en février avec les ministres du Commerce, Šefčovič a cité l'accord UE-Mercosur bloqué, affirmant que les retards depuis 2021 ont coûté à l'économie européenne environ 300 milliards d'euros de PIB perdu et plus de 200 milliards d'euros d'opportunités d'exportation perdues. L'accord commercial conclu avec l'Inde le 27 janvier a été désigné comme un projet pilote potentiel pour cette procédure de ratification en anglais seulement. Selon le plan de la Commission, les traductions dans toutes les langues officielles n'auraient lieu qu'après l'approbation finale, avant la publication au Journal officiel.
Pourtant, cette tentative de Bruxelles de réduire sa propre bureaucratie a rencontré une résistance prévisible de la part de Paris. Les représentants français ont manifesté une ferme opposition à tout plan qui marginaliserait le français et les autres langues des États membres. Pour Paris, la question touche à un point d'anxiété nationale de longue date : l'érosion constante de l'influence française au sein des institutions de l'UE, où l'anglais a établi une domination pratique écrasante malgré le fait que le français et l'allemand aient un statut égal en tant que langues de travail.
Au-delà de la posture diplomatique française, la démarche de la Commission met en évidence une faille fondamentale dans le fonctionnement de Bruxelles. Michele Gazzola, expert en politique linguistique, a souligné que traiter les versions non anglaises comme des traductions secondaires générées après coup crée de sérieux risques pour la précision juridique, la transparence et le contrôle démocratique. S'attendre à ce que les législateurs nationaux et les membres du Parlement européen évaluent des traités commerciaux complexes exclusivement en anglais réduit le contrôle parlementaire à un simple tampon formel.
Bien qu'au moins sept États membres aient exprimé leur soutien à la proposition de la Commission lors des discussions ministérielles, le conflit expose la principale difficulté du projet européen. Pris entre une autorégulation bureaucratique sans fin et des États membres défendant farouchement leurs privilèges institutionnels, le bloc peine à accomplir même les tâches économiques les plus élémentaires sans compromettre ses propres règles.
Écrit par Christiane Hofreiter christiane.hofreiter@alpineweekly.com
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