
Le coût élevé de la perfection suisse dans la formation professionnelle
Sous la rhétorique du modèle d'apprentissage suisse tant prisé se cachent une négligence systémique et un déni institutionnel.

Les Suisses aiment se dire que leur système de formation duale est d'une perfection enviable. C'est un récit réconfortant : tandis que la jeunesse étrangère languit dans les tours académiques, les adolescents suisses apprennent des métiers honnêtes, maintiennent l'économie en marche et soutiennent le modèle professionnel vanté de la nation. Pourtant, derrière ce consensus auto-satisfait se cache un angle mort structurel que les associations professionnelles et les bureaucraties cantonales semblent déterminées à ignorer.
Lorsque Lana Voisard est montée sur scène à Delémont en tant que meilleure diplômée en coiffure de sa promotion, on attendait d'elle des sourires brefs et obéissants. Au lieu de cela, elle a profité de sa cérémonie de remise de diplômes pour décrire des humiliations quotidiennes, du racisme, des heures supplémentaires non rémunérées et du harcèlement systématique. Lorsqu'elle avait auparavant contacté le bureau cantonal de la formation professionnelle pour obtenir de l'aide afin de changer de salon, la réponse officielle n'a pas été une enquête, mais un avertissement glacial selon lequel un départ sans l'autorisation de l'employeur entraînerait des poursuites judiciaires pour rupture de contrat.
Son expérience est loin d'être une anomalie isolée. Les données de Workmed, une filiale de l'assureur maladie Swica, ont interrogé 44 000 apprentis à l'échelle nationale. Alors que huit sur dix ont initialement déclaré se sentir satisfaits, une enquête plus approfondie a révélé que 60 % souffraient de détresse psychologique. À l'échelle nationale, un pourcentage frappant de 25 % des apprentis abandonnent leur contrat avant son terme.
La psychologue Nathalie Kamber observe que l'architecture fondamentale de l'apprentissage crée une asymétrie de pouvoir sévère. Les adolescents, entrant sur le marché du travail pour la première fois, sont mal équipés pour défier des supérieurs adultes qui sont aussi leurs seuls évaluateurs. Dans un autre cas extrême, une apprentie dans un métier à prédominance masculine a été confrontée à du harcèlement obscène et à des agressions physiques, seulement pour être réprimandée par un inspecteur de la formation d'État en visite pour son choix de vêtements.
Les défauts structurels s'étendent aux formateurs eux-mêmes. Les recherches de Nadia Lamamra à la Haute École fédérale de formation professionnelle révèlent que 76 % des formateurs en entreprise ne bénéficient d'aucun temps dédié à l'encadrement des apprentis en dehors de leurs tâches régulières. S'attendre à ce que du personnel surchargé forme des adolescents en plus de leurs charges de travail à temps plein, selon un modèle de milice, met à rude épreuve la santé mentale des jeunes sous leur responsabilité.
La résistance politique à la réforme reste féroce. Dans le canton de Neuchâtel, une initiative populaire soutenue par près de 6 000 citoyens réclamant des inspections inopinées sur les lieux de travail a divisé la région. Les autorités cantonales et 26 organisations économiques régionales se sont rapidement unies pour rejeter la proposition, arguant que les contrôles inattendus discréditent les formateurs et mettent en péril l'ensemble du système. Leur propre sondage a trouvé, de manière prévisible, huit apprentis sur dix satisfaits, et seulement six pour cent signalant des difficultés.
Comme l'a observé Lamamra, la conviction généralisée de posséder le meilleur système au monde le protège efficacement de toute remise en question critique. Cette croyance naïve en l'impeccabilité institutionnelle pourrait bien être le plus grand obstacle à la correction d'un modèle qui consume silencieusement sa propre jeunesse.
Écrit par Freya Stensrud freya.stensrud@alpineweekly.com



