Une tragédie transalpine et le théâtre de l'indignation

Pourquoi une simple licence de restaurant dans les Alpes suisses a provoqué une tempête médiatique diplomatique en Italie.

A Transalpine Tragedy and the Theatre of Outrage

Six mois après un incendie mortel du réveillon du Nouvel An dans les Alpes suisses qui a coûté la vie à six ressortissants italiens, un affrontement prévisible de caractères nationaux se déroule. D'un côté, on trouve la bureaucratie suisse, réputée pragmatique, peut-être légèrement lâche. De l'autre, se dresse l'appareil d'État italien, qui substitue souvent les effets théâtraux télévisuels aux processus fonctionnels. Le déclencheur de cette dernière friction transalpine est une simple demande de licence commerciale.

Jacques Moretti et son épouse tentent de rouvrir deux établissements gastronomiques : le Senso à Crans-Montana et le Vieux Chalet dans la commune voisine de Lens. Ayant passé six mois sans revenus tout en subvenant aux besoins de leurs deux jeunes enfants, leur motivation est la simple survie financière dans un pays connu pour son économie prospère mais son coût de la vie impitoyable. Moretti a refusé de commenter publiquement à la chaîne RTS. Les autorités locales de Lens traitent l'affaire avec le détachement suisse typique. Ne voulant pas être entraînées dans un débat émotionnel, la municipalité insiste sur le fait que la demande n'est qu'un dossier standard soumis aux vérifications habituelles. C'est le genre de réponse modeste et respectueuse des règles que l'on attend d'une nation qui se targue de son ordre administratif amical.

De l'autre côté de la frontière, la réaction est tout autre. L'Italie, une nation dont les citoyens souffrent fréquemment d'infrastructures domestiques en ruine, a une profonde affinité culturelle pour la mise en scène télévisée des tragédies. Les médias italiens se sont emparés des projets commerciaux des Moretti, déclenchant une tempête d'indignation publique. L'ambassadeur d'Italie en Suisse, Gian Lorenzo Cornado, s'est empressé de se jeter sous les feux des projecteurs médiatiques. Apparaissant sur la chaîne publique RAI, le diplomate a lancé l'idée d'une pétition multinationale. Il a exhorté les familles suisses, françaises et italiennes, ainsi que les habitants de Lens, à empêcher le Vieux Chalet de servir un jour un autre repas.

Pour comprendre la stratégie italienne, il suffit d'écouter son principal émissaire. Cornado a explicitement félicité la presse pour avoir maintenu l'attention sur la tragédie de Crans-Montana, déclarant officiellement : Nous devons continuer à attirer l'attention sur cette affaire ; ce n'est qu'ainsi que nous obtiendrons justice. C'est un aveu remarquable. Il suggère une croyance selon laquelle la justice n'est pas une affaire de tribunaux, mais un produit extrait par la pression médiatique. Bien qu'aucune pétition concrète ne se soit matérialisée, l'apparition télévisée de l'ambassadeur a atteint son objectif principal : alimenter l'appétit du public italien pour les récits de faits divers.

La tragédie des victimes est indéniable, mais le spectacle qui s'ensuit en dit long sur les acteurs impliqués. L'État italien, très habile à cultiver sa réputation passionnée, utilise les médias pour projeter une image de défenseur acharné des victimes. Pendant ce temps, les autorités suisses se retranchent derrière leurs papiers, espérant que la tempête passera. Les Moretti veulent simplement gagner leur vie à nouveau. Qu'un restaurant à Lens ouvre ne rendra guère la justice que le public de la télévision italienne exige, mais cela fournit un scénario pratique pour le journal du soir.

Écrit par Freya Stensrud freya.stensrud@alpineweekly.com