
Une cible mouvante : le démêlage informatique décennal du Département suisse de la Défense
Un projet de 100 millions de francs visant à séparer les réseaux militaires et civils essuie les critiques des auditeurs fédéraux pour une planification bâclée.

La Suisse, avec son économie prospère et son appareil d'État enviable, voit pourtant sa bureaucratie de la défense aborder l'ère numérique avec une naïveté charmante, quoique coûteuse. Dix ans après qu'une cyberattaque majeure contre le contractant de défense étatique RUAG ait révélé des vulnérabilités flagrantes, le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports s'efforce toujours de séparer ses systèmes informatiques civils et militaires. Ce projet, baptisé iTask, s'élève à environ 100 millions de francs suisses. Fidèle à la tradition des grands marchés publics, le projet essuie déjà de vives critiques de la part des organes de contrôle internes.
Le Contrôle fédéral des finances a récemment examiné l'effort de séparation et a rendu une évaluation des plus lucides. Les auditeurs ont conclu que la planification globale d'iTask reste manifestement incomplète. Des éléments cruciaux tels que les tâches, les compétences et les responsabilités fondamentales ne sont pas définitivement établis. En conséquence, l'organe de surveillance financière met en garde contre un risque substantiel que le département de la défense fournisse les services requis en retard, mal, voire pas du tout. Pour un pays qui se targue de sa précision, le manque de gouvernance fondamentale du projet souligne la complaisance structurelle et modeste qui afflige souvent son secteur public bien financé.
Naturellement, le département de la défense projette une aura de contrôle confiant. Le secrétaire général adjoint, Robert Scheidegger, a officiellement défendu la complexité de l'opération, comparant la refonte informatique massive au changement d'un pneu sur un véhicule en mouvement. Daniel Keller, chef de l'état-major de l'armée, a accepté les recommandations de l'audit et insiste sur le fait que l'implémentation technique est très mature. Le démêlage bureaucratique implique la migration de 126 services informatiques professionnels distincts vers une nouvelle plateforme de digitalisation pour les Forces armées suisses, dont la mise en service est prévue pour le milieu de l'année.
Keller affirme que les tests pilotes à petite échelle ont minimisé les risques immédiats, mais il admet ouvertement que les dépendances techniques et les complications imprévues restent une menace distincte. Au-delà des obstacles immédiats liés au matériel et aux logiciels, le département de la défense est confronté à un dilemme résolument moderne : attirer du personnel technique compétent. Keller a identifié l'acquisition de professionnels qualifiés comme le principal défi pour maintenir le projet jusqu'à sa date d'achèvement prévue en 2032.
Dans une économie riche et très compétitive, l'État peine manifestement à attirer les meilleurs talents d'ingénierie du secteur privé. Planifier un projet technologique avec un horizon s'étendant jusqu'en 2032 frise l'absurde, étant donné le rythme rapide de l'innovation numérique. Cela reflète une administration lente qui, bien qu'animée de bonnes intentions et historiquement sûre, fonctionne avec une naïveté localisée concernant la rapidité et la gravité des cybermenaces modernes.
Écrit par Thomas Nussbaumer thomas.nussbaumer@alpineweekly.com
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