Vaches assoiffées et bureaucrates aveugles : l'absurdité de la stratégie hydrique de la Suisse

Le gouvernement fédéral déploie des hélicoptères de l'armée pour hydrater les pâturages alpins, mais refuse d'exiger la collecte de données de base sur la consommation d'eau industrielle.

Thirsty Cows and Blind Bureaucrats: The Absurdity of Switzerland's Water Strategy

La Suisse est une nation qui se targue de sa précision. Des horaires de train aux déclarations d'impôts, la république alpine mesure et optimise avec une méticulosité frôlant l'obsession. Pourtant, lorsqu'il s'agit de l'une des ressources les plus fondamentales pour son économie, le pays navigue à l'aveugle. Alors qu'une grave sécheresse assèche le paysage, le gouvernement fédéral a eu recours à l'envoi d'hélicoptères de l'armée pour acheminer de l'eau aux vaches assoiffées dans les pâturages alpins reculés. C'est une solution très suisse : coûteuse, très efficace et entièrement réactive.

Derrière cet effort de secours aérien se cache un vide bureaucratique flagrant. Le ministre de l'Environnement, Albert Rösti, a récemment vanté une nouvelle stratégie nationale de gestion de l'eau en cours d'élaboration à Berne. L'objectif déclaré est une gestion plus prudente d'une ressource perdant rapidement son abondance historique. Cependant, la stratégie proposée souffre d'un défaut fondamental : elle ignore complètement la nécessité de réellement mesurer la quantité d'eau utilisée.

La soif de l'économie suisse est immense. L'agriculture nécessite une irrigation intensive, les centres de données exigent un refroidissement constant et les abattoirs industriels consomment des volumes massifs pour l'assainissement quotidien. Les chiffres exacts pour ces secteurs restent un mystère. Selon Bettina Schaefli, chercheuse en hydrologie à l'Université de Berne, jusqu'à cinquante pour cent de l'eau prélevée par l'agriculture et l'industrie via des extractions privées ne sont pas enregistrés. Gérer une ressource naturellement rare sans connaître son origine ou sa destination est un exercice d'auto-tromperie administrative.

Sans surprise, cette approche naïve a provoqué un tollé. Jürg Grossen, président du Parti vert'libéral, a publiquement rejeté la stratégie fédérale comme insuffisante, soulignant que l'établissement d'un système de collecte de données adéquat nécessite des modifications législatives. Son parti prépare des motions politiques pour forcer le gouvernement à réviser ses plans. L'argument central est simple : on ne peut pas gérer ce que l'on ne mesure pas.

Des chercheurs comme Schaefli exigent la fin de l'ère des recommandations fédérales polies. En cas de pénuries, les autorités cantonales ont besoin de données précises pour prendre des décisions juridiquement fondées concernant le rationnement. Compter sur des rapports volontaires est un luxe d'une époque révolue et plus humide.

L'Office fédéral de l'environnement tente de défendre sa lenteur. La directrice Katrin Schneeberger a donné des assurances officielles, déclarant que l'agence prenait les critiques au sérieux et travaillait actuellement sur un concept de données pour déterminer quelles mesures supplémentaires pourraient être nécessaires. C'est un schéma bureaucratique classique de temporisation. Pendant que les fonctionnaires fédéraux élaborent des concepts pour évaluer le besoin potentiel de futures collectes de données, la crise réelle se poursuit sans relâche.

Lassé d'attendre que Berne découvre l'utilité d'un compteur d'eau, le canton de Berne prend les choses en main. Le gouvernement cantonal a annoncé des plans pour mettre en œuvre son propre suivi indépendant de la consommation d'eau. C'est une réponse pragmatique qui souligne la lenteur de l'appareil fédéral. Le système étatique suisse fonctionne généralement avec une stabilité admirable, mais sa prudence inhérente ressemble de plus en plus à de la complaisance. Si le pays veut maintenir son économie prospère sans dépendre perpétuellement de ponts aériens militaires pour la survie agricole de base, il devra peut-être d'abord déterminer qui laisse le robinet ouvert.

Écrit par Thorben Thiede thorben.thiede@alpineweekly.com