
En attendant l'autocrate : Comment Paul Biya maintient le Cameroun en suspens
Plusieurs mois après son retour d'Europe, le président camerounais de 93 ans laisse des postes ministériels vacants et l'économie au ralenti.

Chaque après-midi à cinq heures, les citoyens camerounais écoutent le principal bulletin de radio de la radiodiffusion d'État, attendant un remaniement gouvernemental qui n'arrive jamais. Paul Biya, le président de 93 ans rentré à Yaoundé en août après une absence de dix semaines en Europe, ne semble pas pressé de gérer son État. Des mois après avoir promis un nouveau cabinet et six mois après avoir établi un nouveau mécanisme de succession présidentielle, la machine gouvernementale reste figée.
En avril, les parlementaires ont approuvé la loi n° 2026/002, modifiant la constitution pour restaurer la fonction de vice-président après plus de cinq décennies. Dans ce cadre, le vice-président assume le pouvoir à titre intérimaire pour le reste du mandat présidentiel de sept ans si le dirigeant en place décède, démissionne ou est frappé d'incapacité permanente. Pourtant, Biya a simplement refusé de nommer qui que ce soit à ce poste. La loi n'impose aucun délai à sa décision, laissant le pays suspendu dans un vide institutionnel tandis que les rivalités de succession couvent au sein du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) au pouvoir.
Ce silence prolongé a créé une atmosphère d'absurdité administrative. En juin, un individu non identifié a livré une enveloppe scellée à la radiodiffusion d'État contenant ce qui prétendait être un décret officiel nommant un vice-président. Le document portait des sceaux présidentiels et une signature falsifiée, ce qui a entraîné une enquête officielle et l'arrestation du coursier, tandis que la télévision d'État a refusé de diffuser le contenu. De tels épisodes soulignent le désespoir croissant de clarté dans un système où toute autorité émane d'un unique nonagénaire, largement absent.
Les conséquences économiques de cette hésitation délibérée sont de plus en plus évidentes. Les analystes de risque notent que l'incertitude politique menace d'éroder la confiance des investisseurs, en particulier pour les grands projets d'infrastructure et de ressources à long terme. La prise de décision a ralenti dans tous les ministères, retardant les réformes et les politiques publiques à un moment où le Cameroun ne peut se permettre la stagnation. L'État continue de faire face à un conflit séparatiste en cours dans ses régions anglophones ainsi qu'à une insurrection armée liée à Boko Haram près du lac Tchad.
Les appels des leaders de l'opposition, comme Cabral Libii du Parti Camerounais pour la Réconciliation Nationale, à pourvoir le poste de vice-président et à stabiliser l'action collective, sont restés lettre morte. Au lieu de cela, les fonctionnaires du gouvernement défendent le délai comme une prérogative royale. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, a soutenu qu'il est sûrement tout à fait normal qu'il prenne son temps pour confier une charge aussi élevée à l'un de ses concitoyens. L'ancien ministre Elvis Ngolle Ngolle a de même insisté sur le fait que le calendrier relevait entièrement des droits constitutionnels du président.
Biya avait précédemment promis à la nation, le 31 décembre 2025, qu'une nouvelle équipe exécutive serait formée dans les jours à venir. Plus de neuf mois plus tard, cet engagement reste non tenu. Pour un régime habitué à privilégier le contrôle souverain sur la rapidité administrative, faire attendre le public à la radio semble être une caractéristique du pouvoir, non un défaut.
Écrit par Thomas Nussbaumer thomas.nussbaumer@alpineweekly.com




