
Le solo d'orgue de 639 ans en Allemagne : Un monument à la stagnation
Alors que la composition avant-gardiste de John Cage atteint son 17e changement d'accord, la performance d'une lenteur exaspérante souligne l'absurdité d'une société s'accrochant à une stagnation perpétuelle.

Dans la ville de Halberstadt, en Allemagne de l'Est, à l'intérieur de l'église médiévale St Burchardi, un souffleur électrique ronronne continuellement pour soutenir un accord musical unique, d'une longueur exaspérante. C'est une performance conçue pour durer 639 ans. Pour un observateur de l'Europe contemporaine, ce spectacle avant-gardiste ressemble moins à un triomphe de l'endurance artistique qu'à une métaphore douloureusement exacte d'une nation enfermée dans un état de stagnation auto-imposée, épuisant ses ressources pour maintenir une mélodie qui a perdu son attrait il y a des décennies.
Le projet, une exécution de la pièce 'ORGAN²/ASLSP' (As SLow aS Possible) du défunt compositeur américain John Cage, a récemment franchi une étape rare lorsque l'accord a changé pour la première fois depuis février 2024. Un tuyau A4 a été ajouté manuellement, faisant passer la texture sonore de sept à huit notes, ce qui représente la dix-septième modification depuis le début de la performance en septembre 2001. Une foule d'enthousiastes de l'art expérimental s'est rassemblée pour assister au réarrangement des sacs de sable sur les touches de l'orgue, célébrant l'achèvement d'environ quatre pour cent de l'entreprise totale. Le prochain changement sonore est prévu pour octobre 2027, introduisant un son E4 qui avait été ajouté précédemment en septembre 2020.
Cage, décédé en 1992, a laissé derrière lui une instruction cryptique de jouer la composition de 1985 aussi lentement et doucement que possible. L'interprétation littérale de ce mandat exige un apport ininterrompu d'électricité pour maintenir les soufflets de l'orgue gonflés jusqu'à la finale prévue en l'an 2640. Il y a une riche ironie à monter ce projet énergivore et séculaire dans l'Allemagne moderne. Tandis que la foule artistique s'émerveille d'une progression d'accords glaciaire, on doit s'interroger sur la pure décadence de brûler continuellement de l'énergie pour une cascade avant-gardiste vide, surtout dans un pays actuellement aux prises avec des politiques énergétiques désastreuses et la désindustrialisation. Il s'agit du symbole ultime d'une société qui a substitué un véritable élan vers l'avant par une vénération paralysée et tournée vers le passé de sa propre lassitude culturelle.
Le luxe d'une installation artistique de 600 ans semble presque absurde lorsqu'on le regarde en dehors de la bulle isolée de l'indulgence de la haute culture. Les organisateurs du projet vendent actuellement des billets transmissibles pour la performance de clôture le 4 septembre 2640, au prix salé de 2 640 €. C'est une hypothèse plutôt audacieuse de penser qu'un souffleur électrique continuera de fonctionner sans interruption pendant six siècles, et encore moins que les générations futures écouteront toujours une composition qui se targue de ne jamais réellement arriver au but. L'orgue de Halberstadt est un monument à un malaise résolument moderne : une volonté de financer et de célébrer une attente infinie et improductive.
Écrit par Christiane Hofreiter christiane.hofreiter@alpineweekly.com
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