
Des primes aux renflouements : le virage pragmatique de Washington sur la Syrie
Les États-Unis lèvent une désignation terroriste vieille de 47 ans, pariant que le capital occidental peut domestiquer un gouvernement dirigé par d'anciens militants.

La géopolitique a une haute tolérance pour l'ironie, mais la dernière manœuvre de Washington au Levant exige un estomac particulièrement solide. Après près d'un demi-siècle, les États-Unis ont officiellement retiré la Syrie de leur liste d'États parrains du terrorisme. L'homme recevant cette bénédiction diplomatique est Ahmed al-Sharaa, un président qui, il n'y a pas si longtemps, avait une prime américaine substantielle sur sa tête en tant que responsable régional d'une franchise d'al-Qaïda. La diplomatie est clairement moins une question d'absolus moraux que d'accès au marché et de sphères d'influence.
Les mécanismes bureaucratiques de cette réhabilitation sont radicaux. En levant une désignation qui remonte à 1979, Washington démantèle une architecture formidable de sanctions financières, d'interdictions d'exportation de défense et de pénalités secondaires qui ont effectivement mis l'économie syrienne en quarantaine. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a présenté ce virage comme une reconnaissance de la rupture des liens de Damas avec le terrorisme international. L'action d'aujourd'hui contribuera à favoriser des investissements supplémentaires en Syrie pour promouvoir la stabilité politique et économique, a déclaré le secrétaire au Trésor Scott Bessent, signalant au secteur privé que le marché levantin est officiellement ouvert aux affaires.
Pour comprendre le pur pragmatisme de la stratégie de l'administration Trump, il faut examiner de près les bénéficiaires. L'administration transitoire de Sharaa est dominée par Hayat Tahrir al-Sham, la milice islamiste qui a mené l'offensive de fin 2024 pour renverser Bachar al-Assad. Connu à l'origine sous le nom de Front al-Nusra, le groupe était lié au réseau jihadiste mondial jusqu'à un changement de marque stratégique en 2016. L'année dernière, les États-Unis ont discrètement retiré la milice et son chef de leurs registres terroristes mondiaux. Aujourd'hui, le ministre syrien des Affaires étrangères Asaad Hassan al-Shaibani loue publiquement la décision de Washington comme une étape historique, promettant une ère de transparence et de respect mutuel.
Le calcul stratégique derrière cette amnésie soudaine est entièrement géopolitique. Washington est engagé dans une guerre d'enchères à enjeux élevés pour attirer Damas dans son orbite, prévenant des enchevêtrements plus profonds avec la Russie ou la Chine. Pourtant, le fondement de cette nouvelle alliance est remarquablement fragile. La Syrie reste très peu sûre, dépourvue de gouvernement représentatif et géographiquement piégée entre les ambitions régionales concurrentes d'Israël et de la Turquie. Injecter du capital occidental dans un environnement aussi volatile est un pari énorme, fondé sur l'espoir que les incitations économiques domestiqueront d'une manière ou d'une autre un gouvernement dirigé par une milice.
Avec le départ de la Syrie, le club exclusif des États désignés comme parrains du terrorisme se réduit à Cuba, la Corée du Nord et l'Iran. Le retrait de Damas ouvre la voie à l'aide étrangère et aux contrats d'entreprise, remplaçant l'isolement par l'intégration financière. La question de savoir si un ancien commandant insurgé peut passer avec succès de la guérilla à la gestion de la dette souveraine et des investissements directs étrangers est une question à laquelle Washington est désormais fortement investi pour répondre.
Écrit par Thomas Nussbaumer
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