Les Européens craignent que les États-Unis ne « débranchent » les technologies clés, selon un sondage

L'inquiétude croissante concernant la dépendance à l'égard de l'infrastructure numérique américaine alimente la poussée vers la souveraineté technologique européenne

Un nombre croissant d'Européens estiment que leur continent est dangereusement dépendant de la technologie américaine — et que, dans le pire des cas, Washington pourrait couper l'accès à des services numériques critiques.

Selon une nouvelle enquête présentée aux membres du Parlement européen, 86 % des sondés jugent plausible que les États-Unis puissent restreindre l'accès de l'Europe aux technologies essentielles. Près de six sur dix vont plus loin, décrivant un tel scénario comme un « risque réel et concret ».

Ces résultats reflètent un changement dans la perception publique qui s'est développé discrètement pendant des années, mais qui s'est accéléré au milieu des tensions géopolitiques et des incidents très médiatisés impliquant des sanctions américaines. Au cœur de cette préoccupation se trouve un concept souvent désigné comme un « coupe-circuit » – l'idée que les autorités américaines pourraient contraindre les entreprises technologiques basées aux États-Unis à suspendre leurs services en Europe.

Bien qu'une telle mesure reste hypothétique, la crainte n'est plus limitée aux décideurs politiques ou aux experts en cybersécurité. Elle est entrée dans le débat public, influençant à la fois l'opinion publique et la stratégie politique à travers l'Union européenne.

Cette préoccupation est ancrée dans la structure de l'économie numérique mondiale. Une grande partie de l'infrastructure critique de l'Europe — du cloud computing et des systèmes de messagerie aux plateformes d'intelligence artificielle — est exploitée par des entreprises américaines. Cette dépendance a apporté efficacité et innovation, mais elle a également créé une vulnérabilité stratégique.

Cette vulnérabilité a été mise en évidence lorsque des sanctions imposées par les États-Unis ont entraîné un accès restreint aux services numériques pour les personnes ciblées par Washington. Bien que les circonstances aient été spécifiques, l'implication plus large était claire : l'accès aux systèmes clés peut être façonné par des décisions politiques échappant au contrôle de l'Europe.

Les responsables européens ont de plus en plus présenté cette dépendance comme une question de souveraineté. Henna Virkkunen, cheffe technologique de l'UE, a averti que la dépendance à l'égard d'un petit nombre de fournisseurs étrangers pourrait être « instrumentalisée » en période de conflit géopolitique. Ses remarques font écho à un consensus plus large qui se dessine à Bruxelles, selon lequel l'autonomie numérique n'est plus seulement une ambition économique, mais une nécessité stratégique.

Des efforts pour réduire cette dépendance sont déjà en cours. Les institutions européennes et plusieurs gouvernements nationaux ont commencé à explorer des alternatives aux services basés aux États-Unis, en particulier dans des secteurs sensibles tels que l'administration publique, la défense et les infrastructures critiques. La Commission européenne devrait dévoiler de nouvelles propositions visant à définir les fournisseurs de technologies « souverains » et à établir des lignes directrices pour leur utilisation.

Pourtant, la transition devrait être progressive. La construction d'alternatives nationales compétitives aux géants technologiques mondiaux établis présente des défis techniques et financiers importants. Pour l'instant, l'Europe reste profondément intégrée à l'écosystème numérique dirigé par les États-Unis.

Les responsables américains et les entreprises technologiques ont cherché à rassurer leurs partenaires européens. Washington a rejeté l'idée d'un « arrêt » unilatéral comme irréaliste, tandis que les dirigeants de grandes entreprises ont souligné leur engagement à maintenir les services au-delà des frontières. Certaines entreprises développent également des solutions de contingence conçues pour assurer la continuité en cas de perturbations politiques ou opérationnelles.

Malgré ces assurances, le scepticisme persiste. Le sondage suggère que la confiance du public n'a pas suivi le rythme des garanties officielles, et que les préoccupations concernant la dépendance numérique resteront probablement un enjeu déterminant pour l'avenir technologique de l'Europe.

Le débat aborde des questions fondamentales sur le contrôle, la résilience et la confiance dans un monde de plus en plus interconnecté. Alors que l'Europe évalue ses prochaines étapes, le défi consistera à équilibrer l'ouverture et l'autonomie – en veillant à ce que les systèmes qui soutiennent la vie quotidienne restent à la fois fiables et sécurisés, quels que soient les vents géopolitiques changeants.

Écrit par Christiane Hofreiter