La Langstrasse de Zurich : de rue de la fête à patrimoine mondial ?

Une initiative veut élever un quartier nocturne au même statut que les Pyramides. Une tentative bien intentionnée, quoique curieuse, de redéfinir la signification culturelle.

La Suisse compte déjà sa part de sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, de la majestueuse vieille ville de Berne au quartier monastique de Saint-Gall. Ce sont des lieux d'une valeur historique et esthétique incontestable, témoins d'un passé soigneusement préservé. Aujourd'hui, un candidat plutôt différent est proposé pour cette liste exclusive : la Langstrasse de Zurich.

Oui, le même quartier plus connu pour sa vie nocturne trépidante, ses stands de kebab et son charme urbain brut que pour son architecture médiévale. L'idée vient d'Elena Nierlich, propriétaire de l'Olé-Olé-Bar, qui a lancé une pétition pour que la ville propose son quartier de divertissement principal pour ce label prestigieux. L'argument est que la Langstrasse représente un creuset culturel, un aperçu d'une « autre Suisse » bien éloignée des clichés habituels des montagnes et des banques. Un partisan décrit une discussion philosophique profonde avec un chauffeur de taxi autour d'un döner à quatre heures du matin comme une expérience unique à cet endroit.

Pour avancer, l'initiative nécessite le soutien officiel de la Ville de Zurich, ce qui est l'objet de la pétition actuellement en circulation dans une douzaine de bars et restaurants locaux. Elle a déjà attiré les signatures de personnalités de la scène artistique, dont l'auteur Martin Suter et le rappeur Skor, ce qui lui confère un vernis de crédibilité culturelle. Si la ville accepte, un processus d'évaluation de plusieurs années par l'UNESCO suivrait.

On ne peut s'empêcher de considérer le projet avec un certain amusement détaché. S'agit-il d'une entreprise culturelle sérieuse ou d'une pièce magistrale de relations publiques ? La comparaison avec le quartier de St. Pauli à Hambourg est instructive. Là-bas, une campagne similaire a été abandonnée précisément parce que ses promoteurs craignaient la seule chose qu'une désignation UNESCO garantit presque : le surtourisme. Ils craignaient que le sceau d'approbation officiel n'étouffe l'esprit organique et indompté qu'ils cherchaient à célébrer. St. Pauli se qualifie désormais intelligemment de « patrimoine culturel immatériel non officiel », un label qui ne coûte rien et n'entraîne aucune surveillance bureaucratique.

Peut-être les initiateurs zurichois devraient-ils envisager cette voie. Dès l'instant où un quartier urbain vivant et respirant devient une pièce de musée, catalogué et géré au profit du tourisme mondial, il risque de perdre son âme. La valeur de la Langstrasse réside dans sa spontanéité et son audace. Formaliser cela par le biais d'un organisme culturel mondial semble un moyen infaillible de l'aseptiser jusqu'à l'oubli, en remplaçant son authenticité brute par des « expériences » organisées et commercialisables. On doit se demander si être placé sur une liste aux côtés de la Grande Muraille de Chine est un prix qui vaut la peine d'être gagné, si le coût est le caractère même qui a rendu l'endroit spécial au départ.

Written by Thorben Thiede thorben.thiede@alpineweekly.com