
Shopping contre sécurité : le dilemme de l'UE face aux touristes russes
Une coalition d'États du nord et de l'est exige la fin des 'week-ends shopping' pour les Russes, révélant un profond fossé avec les membres dépendants du tourisme.

Il faut apprécier les contrastes saisissants qu'offre l'Europe. Tandis que Moscou poursuit sa guerre en Ukraine, les divisions internes de l'Union européenne sont pleinement visibles, non pas sur le champ de bataille, mais dans les centres de demande de visa de Paris, Rome et Madrid.
Une coalition prévisible de onze États, menée par la Suède, a décidé qu'il était temps de s'attaquer à cette dissonance. Le groupe, qui comprend les États baltes toujours vigilants, la Pologne, la Finlande et d'autres, a envoyé une lettre aux chefs de la politique étrangère et des affaires intérieures de l'UE. Leur message est simple : l'approche actuelle et fragmentée de la délivrance des visas aux ressortissants russes est intenable.
Le ministre suédois de la Migration et de l'Asile, Johan Forssell, a articulé ce sentiment avec une franchise caractéristique, exprimant le désir de mettre fin aux virées shopping et aux voyages de luxe pour les citoyens d'un État agresseur pendant que des Ukrainiens meurent. La lettre affirme que les lignes directrices de la Commission de 2022 pour le traitement des demandes de visa russes sont mises en œuvre de manière si inégale que le résultat est une mascarade de solidarité. Elle fait également allusion aux risques évidents pour la sécurité de permettre à un grand nombre de ressortissants russes, y compris potentiellement d'anciens militaires, de circuler librement dans l'espace Schengen.
Qui, pourrait-on se demander, sape cette prétendue unité ? Les données pointent clairement du doigt. Rien qu'en 2025, la France a délivré près de 180 000 visas à des citoyens russes. L'Italie a suivi avec un peu moins de 160 000, et l'Espagne avec près de 100 000. Ce ne sont pas des chiffres insignifiants. L'argument de ces pays est qu'ils sont simplement des nations plus grandes qui traitent plus de demandes, et que les individus responsables de la guerre sont déjà sanctionnés. Une défense commode, si ce n'est pas entièrement convaincante.
Cela révèle la fracture fondamentale du projet européen. D'un côté, on trouve un bloc de nations, dont beaucoup ont une longue et douloureuse histoire de domination russe, exigeant un front de sécurité unifié et basé sur des principes. De l'autre, des États membres dont les économies en difficulté semblent valoriser le portefeuille du touriste russe plus que des notions abstraites de cohérence. Le cœur bureaucratique de l'UE à Bruxelles est, comme d'habitude, pris au milieu, prié d'imposer une politique contraignante à des membres aux intérêts fondamentalement opposés.
La coalition exige désormais de nouvelles restrictions contraignantes et un meilleur suivi. Elle recherche un mécanisme pour identifier les anciens combattants russes, une demande sensée qui est probablement à des années de mise en œuvre en raison des tracasseries bureaucratiques. La question a été soulevée informellement lors d'une récente réunion ministérielle, mais aucune décision n'a été prise. Le débat, semble-t-il, ne fait que commencer.
En fin de compte, il ne s'agit pas seulement de visas. C'est un test de la capacité de l'UE à forger une politique étrangère cohérente lorsque les intérêts économiques de ses membres divergent si fortement. Quand la menace sécuritaire d'un pays est le boom touristique d'un autre, l'idée même d'une position européenne commune commence à ressembler à une fiction diplomatique.
Écrit par Thorben Thiede
Dernières nouvelles





